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Appel à contribution pour un numéro de la revue en ligne « Exercices de rhétorique »
Revue Exercices de rhétorique
Numéro thématique Histoire et rhétorique
Histoire et rhétorique (de l’Antiquité à l’époque contemporaine)
Sous la direction de Lionel Piettre et Benoît Sans
Appel à contributions
À en croire Cicéron, nul mieux que l’orateur ne peut écrire l’histoire (De legibus, II, 2, 5). De l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle et au développement d’une histoire positiviste – hostile par principe aux faux-semblants de l’éloquence –, l’historiographie fut conçue par les lettrés comme l’un des champs d’application privilégiés de leur culture rhétorique : écrire l’histoire, c’était écrire en orateur ; mettre sous les yeux, sub oculis, de lecteurs tout à la fois auditeurs et spectateurs les batailles les plus illustres ; faire mouvoir, agir et bien sûr parler les acteurs de l’histoire dans ces discours et harangues qui firent le succès d’un Thucydide ou d’un Tite-Live. Si dans l’Antiquité l’historiographie fut davantage théorisée dans les préfaces des historiens que dans les traités de rhétorique, en revanche elle n’a jamais été absente de l’enseignement, la conception de l’histoire comme « magistra vitae » étant véhiculée par les traités cicéroniens encore centraux dans la culture médiévale et renaissante avant la redécouverte de la Poétique d’Aristote ; l’histoire est aussi au cœur de l’enseignement rhétorique depuis les progymnasmata qui utilisent largement les personnages non fictifs (ainsi dans la narration, l’anecdote ou la maxime), jusqu’aux recueils de discours tirés des historiens, les « conciones » de l’époque moderne, manuels destinés à l’apprentissage d’une rhétorique en situation, adaptée aux circonstances les plus diverses dont l’histoire fournit une profusion d’exemples. À la Renaissance, l’histoire a aussi fait l’objet d’un intérêt théorique soutenu et donné lieu à de nombreux traités depuis l’Actius de Giovanni Pontano, en un temps où les historiographes les plus novateurs, à commencer par Guichardin, étaient aussi pétris de rhétorique, comme l’était encore Saint-Simon ou, encore plus récemment, un Jules Michelet. L’archive n’exclut pas toujours l’éloquence et, sans renier sa vocation scientifique, la science historique s’est depuis quelques décennies redécouverte (si tant est qu’elle l’ait un jour réellement oublié) comme discours, jusqu’à poser à nouveaux frais le problème de l’implication de l’historien, comme en témoigne par exemple la mise en scène de soi dépouillant les archives chez Jérémie Foa, qui s’accompagne d’une volonté de rendre vie aux victimes de la Saint-Barthélemy.
Pour autant, l’histoire et la rhétorique n’ont jamais confondu leurs préoccupations. Le problème central de la rhétorique, l’efficacité persuasive, n’est jamais pour l’historien qu’un outil destiné à servir une autre préoccupation, celle de raconter des faits – ce mot devant être compris au sens ancien de res gestae, les actions humaines – de façon à la fois véridique (alètheia, veritas) et sincère (parrhêsia, licentia). Dans le De Oratore (II, 51-55), Cicéron reconnaissait que l’historiographie primitive de Rome se réduisait au récit le plus dépouillé, la simple narratio des faits, avant que la rhétorique, venue de Grèce, ne l’enrichisse de ses « ornements » dont la valeur est à la fois d’expliquer les faits pour les rendre crédibles, et de susciter un plaisir intellectuel et/ou esthétique.
Cette valeur ajoutée à l’histoire par la rhétorique fut elle-même tantôt proclamée, tantôt contestée. Montaigne (Essais, II, 10) reproche à Guichardin de s’être complu dans d’amples raisonnements souvent « bons et enrichis [ornés] de beaux traits », mais non dépourvus de « caquet scholastique » ; alors qu’il loue chez Commynes « une naïfve simplicité » ainsi qu’une « narration pure, et en laquelle la bonne foy de l’autheur reluit evidemment » ; de même il réprouve chez les Du Bellay « un grand dechet de la franchise et liberté d’escrire », laquelle « reluit » au contraire chez les « anciens » historiens français de Joinville à Commynes. Contemporain de Montaigne, Blaise de Vigenère édite et translate en 1584 la chronique de Geoffroy de Villehardouin (début du XIIIe siècle) et soulignant la valeur de vérité d’une histoire « escripte d’une naifve et simple verité à la bonne foy, sans rien flatter ne desguiser ; sans suc, sans fard, affecterie, ne dissimulé artifice ». Comme s’il y avait eu, avant l’âge de l’éloquence identifié par Marc Fumaroli, une période où l’histoire était d’autant plus vraie qu’elle était moins éloquente, le piquant de la chose étant que les auteurs qui émettent de tels avis sont précisément pétris de culture rhétorique, comme le seront les mémorialistes de l’âge classique si soucieux d’affirmer un ethos de sincérité. Ainsi l’écriture de l’histoire a-t-elle pu jouer de cette ambiguïté d’écrire à la fois avec et contre la rhétorique, dans un jeu qui ne peut jamais réellement se passer de la rhétorique, dont le rejet tient lui-même d’un effet de l’art.
Structurante à l’échelle du récit, la rhétorique est aussi à l’œuvre au sein de la narration historique qui gagne à être comprise en lien avec la narratio oratoire. Les discours insérés dans le récit ne se réduisent pas à des « morceaux » d’éloquence : ils concourent à l’économie générale d’un récit dont les ornements consistent précisément dans l’écriture des « faits » mais aussi des « dits », sans oublier la description « énergique » des lieux où l’histoire se joue. Dans l’histoire la parole participe pleinement de l’action, qu’elle s’insère dans les délibérations (consilia) ou dans leur exécution (facta), ou encore qu’elle rapporte le jugement des acteurs de l’histoire à l’issue de l’événement (eventus) auquel ils viennent de prendre part. Elle relève souvent de la prudence (phronèsis) en acte, et, plus largement, de la ruse (métis) sous ses formes les plus variées ; du discours du général à ses hommes pour leur inspirer la crainte ou la confiance, jusqu’à la parole du diplomate destinée à séduire ou leurrer un prince, la rhétorique se décline aussi dans l’histoire sous l’espèce des stratagemata que les traités militaires déclinent sous l’espèce des « actions » (facta) et des « paroles » (dicta), comme le rappelle Frontin (prologue des Stratagemata).
La rhétorique peut ainsi être convoquée, en dernière instance, non seulement comme une méthode d’écriture mais aussi comme une méthode de lecture de l’histoire – pensons aux théoriciens, comme Lucien ou Jean Bodin, qui mettent l’accent moins sur les préceptes d’écriture que sur ce qui permet de reconnaître les bons historiens des mauvais – qui peut prendre en charge l’ensemble du vaste corpus des historiographes et rendre compte non seulement de leur écriture mais aussi des faits qu’elle sauve de l’oubli. De fait, la réflexion politique et morale n’a eu de cesse de convoquer les historiens ; on pense par exemple à Machiavel ou Guillaume Budé cherchant dans l’histoire la matière de conseils au prince, à l’omniprésence de Plutarque chez un Montaigne ou un Rousseau, ou encore à l’importance des lectures de Tacite chez un Marc-Antoine Muret ou chez les « libertins » du siècle suivant. De telles lectures, elles-mêmes redevables de la pratique scolaire du commentaire, peuvent permettre d’étudier la rhétorique à l’œuvre dans les usages d’une culture historique partagée et toujours disponible.
L’étude des rapports entre histoire et rhétorique pourra suivre une ou plusieurs de ces pistes non exhaustives :
- la place de la rhétorique dans l’approche théorique de l’écriture de l’histoire, de l’Antiquité à nos jours ;
- l’ethos de l’historien, sa visée persuasive ;
- la rhétorique de la narration historique ;
- ses déclinaisons pratiques : délibérations, conciones, ekphrasis et hypotypose, maximes, sentences, lieux communs ;
- l’efficacité de la parole : conseils, harangues, stratagèmes.
Les contributions prendront place dans un numéro thématique de la revue Exercices de rhétorique (http://journals.openedition.org/rhetorique), destiné à paraître fin 2027. Elles peuvent prendre la forme, conformément aux habitudes de la revue, d’un article (partie « Dossier ») ou d’une étude de texte (partie « Analyse d’un discours »). Elles sont attendues pour le 1er mai 2027 au plus tard. Les instructions aux auteurs sont sur le site de la revue (https://journals.openedition.org/rhetorique/1861).
Les propositions (titre et résumé provisoire de 5 à 10 lignes) peuvent être adressées jusqu’au 30 septembre 2026.
Contact : lionel.piettre@univ-amu.fr benoit.sans@ulb.be
Pistes bibliographiques
Sources
- Aristote, Poétique, IX ; Rhétorique, I.
- Cicéron, De Legibus, I ; De Oratore, II.
- Lucien de Samosate, Comment il faut écrire l’histoire (Œuvres complètes, éd. Émile Chambry, Alain Billault et Emeline Marquis, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2015, p. 877-902).
- Michel Patillon (éd. et trad.), Aelius Théon. Progymnasmata, Paris, Les Belles Lettres, « CUF », 2002.
- —, Corpus Rhetoricum. T. 1. Préambule à la rhétorique. Aphthonios, Progymnasmata. Ps.-Hermogène, Progymnasmata, Paris, Les Belles Lettres, « CUF », 2008.
- Jean Bodin, La méthode de l’histoire (Methodus ad facilem historiarum cognitionem, Paris, Martin Le Jeune, 1566), éd. et trad. Pierre Mesnard, Paris, Les Belles Lettres, 1941.
- Guillaume Du Bellay, « Prologue des Ogdoades », éd. Lionel Piettre in L’Ombre de Guillaume Du Bellay sur la pensée historique de la Renaissance, Genève, Droz, 2022, p. 329‑352.
- Michel de Montaigne, Les Essais (1595), II, 10, « Des Livres », éd. Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin, Paris, Gallimard, 2007 (« Bibliothèque de la Pléiade »), p. 437-441.
- Giovanni Pontano, Actius de numeris poeticis, de lege historiae (1507), éd. Francesco Tateo, Rome, Roma nel Rinascimento, 2018.
- René Rapin, Réflexions sur l’histoire, in Œuvres, vol. II, Amsterdam, Estienne Roger, 1709.
- César de Saint-Réal, De l’Usage de l’histoire (2e éd. 1671), éd. René Démoris et Christian Meurillon, Villeneuve-d’Ascq, GERL 17-18, 1980.
- Blaise de Vigenère, épître liminaire de L’Histoire de Geoffroy de Villehardouyn, Paris, Abel L’Angelier, 1584.
Critique
- Karine Abiven et Arnaud Welfringer (dir.), Courage de la vérité et écritures de l’histoire (XVIe siècle – XVIIIe siècle), numéro thématique de Littératures classiques, 94/3 | 2017, https://shs.cairn.info/revue-litteratures-classiques-2017-3?lang=fr
- Thomas Blank et Félix K. Maier (dir.), Die symphonischen Schwestern. Narrative Konstruktion von 'Wahrheiten' in der nachklassischen Geschichtsschreibung, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2018.
- Raymond Chevallier (dir.), Colloque Histoire et historiographie. Clio. Paris, Les Belles Lettres, 1980 (Université de Tours. Caesarodunum. XV bis).
- Isabelle Cogitore et Giuliano Ferretti (dir.), Sur l’histoire, numéro thématique d’Exercices de Rhétorique, 3 | 2014, https://doi.org/10.4000/rhetorique.202
- Pierre Courroux, L’Écriture de l’histoire dans les chroniques françaises (xiie-xve siècle), Paris, Classiques Garnier, 2016.
- Julie Dainville et Lucie Donckier de Donceel (dir.), Sur l’ekphrasis, numéro thématique d’Exercices de Rhétorique, 17 | 2021, https://doi.org/10.4000/rhetorique.1178
- Pauline Duchêne, Comment écrire sur les empereurs ? Les procédés historiographiques de Tacite et Suétone, Bordeaux, Ausonius éditions, 2020.
- Pauline Duchêne, Charles Guittard, Marine Miquel, Mathilde Simon and Étienne Wolff (dir.), Relire Tite-Live, 2000 ans après, Bordeaux, Ausonius, 2022.
- Andrew Feldherr, After the Past: Sallust on History and Writing History, Hoboken, Wiley & Sons, 2021.
- Victor Ferry, Traité de rhétorique à l’usage des historiens, Paris, Garnier, 2015.
- Jérémie Foa, Tous ceux qui tombent. Visages du massacre de la Saint-Barthélemy, Paris, La Découverte, 2021.
- Valérie Fromentin, Estelle Bertrand, Michèle Coltelloni-Trannoy, Michel Molin & Gianpaolo Urso (dir.), Cassius Dion : nouvelles lectures, Bordeaux, Ausonius, 2016.
- Marc Fumaroli (dir.), Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne, Paris, PUF, 2009.
- Carlo Ginzburg, Rapports de force : histoire, rhétorique, preuve (2000), trad. Jean-Pierre Bardos, Paris, Seuil / Gallimard, 2003.
- Béatrice Guion et Claudine Poulouin (dir.), Faire lire l’histoire, numéro thématique de XVIIe siècle, 246/1 | 2010.
- A. Hostein, « Histoire et rhétorique. Rappels historiographiques et états des lieux », Hypothèses 6, 2003, p. 219-234.
- Matthew S. Kempshall, Rhetoric and the writing of history, 400-1500, Manchester, Manchester University Press, 2011.
- Guy Lachenaud et Dominique Longrée (dir.), Grecs et Romains aux prises avec l'histoire. Représentations, récits et idéologie, 2 vol., Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2003.
- Rüdiger Landfester, Historia magistra vitae: Untersuchungen zur Humanistischen Geschichtstheorie des 14. bis 16. Jahrhunderts, Genève, Droz, 1972.
- Pascale Mounier, « Présentation. Théories de la narration », Exercices de Rhétorique, 18 | 2022 : Sur la narration, https://doi.org/10.4000/rhetorique.1330
- Pascale Mounier (dir.), La Narration oratoire et les genres littéraires, Paris, Classiques Garnier, 2024, 4e partie : « Le rapport au vrai. La restitution de faits historiques », p. 205-290.
- Lionel Piettre, L’Ombre de Guillaume Du Bellay sur la pensée historique de la Renaissance, Genève, Droz, 2022.
- Timothy P. Wiseman, « Lying Historians: Seven Types of Mendacity », in Christopher Gill et Timothy P. Wiseman (dir.), Lies and Fiction in the Ancient World, Liverpool University Press, 1993.
- Anthony J. Woodman, Rhetoric in Classical Historiography. Fourth Studies, Londres - Sydney, Croom Helm / Portland (Or.), Areopagitica press,1988.
- Adriana Zangara, Voir l’histoire : Théories anciennes du récit historique, iie siècle avant J.-C. - iie siècle après J.-C., Paris, EHESS/Vrin, 2007.